Après « Fragments », « Etre peintre » et « Poétiques de l’espace », l’Imagerie poursuit son exploration des collections du Frac Bretagne.
Inspirés par l’histoire, la politique, le fait militaire et leurs implications dans le quotidien, les 17 artistes réunis à cette occasion explorent tous les médiums: peinture, vidéo, photographie, collage, affiche…
L’art et l’histoire ont partie liée depuis longtemps même si les œuvres d’art ne proposent jamais de solution aux questions que pose l’actualité. Les artistes témoignent simplement de leur présence au monde, ils ne le refont pas. Ils donnent à voir, à penser, ils nous invitent à exercer notre lucidité. Cependant, l’œuvre surgit dans son temps et de son temps, mais elle devient œuvre d’art par ce qui lui échappe, nous dit Malraux. Et c’est bien de l’opposition au réel que découle la vérité des œuvres présentées à Lannion car si toutes font appel au détournement, à la parodie ou à la transgression, elles vont bien au-delà du documentaire. Tout est prétexte à création pour ces artistes, toute pensée comme toute matière se présentant à eux. Journaux,
affiches, écrans délivrent une actualité dont ils s’emparent chacun à leur manière, jouant de différents supports et postures.
Dès 1947, Jacques Villeglé arrache aux palissades des affiches lacérées, s’appropriant le geste rageur d’anonymes contre la propagande et la puissance des médias.. Il réhabilite ainsi l’affiche, provoquant un retournement poétique et pictural. Gil J. Wolman exploite la lettre et le signe, soit avec des tracés légers, soit à l’aide de scotch, en arrachant les impressions d’une page de journal, ne conservant du texte qu’un rythme aléatoire, choisissant la poésie comme antidote au mercantilisme. Il définit son art comme un mouvement permanent qui ne se distingue plus de la vie. Dans un même esprit, mais avec une démarche inverse, Museum in Progress, association créée à Vienne, en 1989, utilise les espaces habituellement dévolus aux médias (supports publicitaires, presse écrite, télévision) pour redonner une place à l’art au sein du quotidien, sa confrontation avec l’actualité entraînant une redéfinition de l’œuvre.
Les injonctions de toutes sortes aiguisent l’ironie : Natacha Nisic a relevé le nom d’une chaîne de grands magasins dont l’enseigne, au Japon, est présente au centre des grandes villes: « vivre », qui n’a évidemment pas la signification du verbe français. Mais Natacha Nisic a traduit le mot vivre en japonais : « ikiru », le transformant en un impératif désopilant, se résumant à la seule consommation. L’approche de lain Baxter est une réaction contre l’importance accordée aux jugements exclusifs. Il étend donc les frontières de l’art à bien d’autres domaines et enregistre ce type de création dans la section ART, aesthetically reclaimed things (choses jugées esthétiques) de son entreprise, N.E. Thing Co, créée en 1969. Location works, association de photographies et de textes rendant compte d’interventions dans le paysage, fait partie des ART, ces choses jugées esthétiques. Le travail de John Miller traite des enjeux de l’art contemporain, de son inscription dans l’économie libérale, de la confusion entre œuvre et marchandise. Antinomie qu’il résume dans des peintures dont le sujet est le jeu télévisé et ses règles absurdes que l’artiste assimile au « Veau d’or ». Si tous ces artistes brossent un tableau du monde, certains en soulignent les ombres.
Pour Richard Artschwager, c’est la distinction d’un élément dans un ensemble, objet ou portrait, qu’il aime à signaler au milieu de ce qu’il nomme « la quotidienneté moyenne » des êtres humains. Dans « Elective Affinities », l’homme signalé appartient à une compagnie de marines américains et est désigné comme étant celui qui a perpétré l’attentat d ‘ Oklahoma City. Martha Rosier , quant à elle, transforme l’espace en un produit du système et replace la photographie dans un contexte social. Elle procède par photomontages pour détourner des images tirées des médias afin de dénoncer, comme ici avec First Lady (Pat Nixon) et Giacometti, la guerre du Vietnam.
Pour d’autres, le monde est espace, déplacements et frontières que leurs œuvres tentent d’abolir :
Michèle Waquant, canadienne vivant à Paris et habituée à transiter d’un continent à l’autre, établit des connexions entre les choses et les instants, questionne le temps, quel que soit le médium utilisé. « Sol, rue de la Fraternité » est une photographie imprimée sur toile PVC, perturbant les notions d’horizontalité et de verticalité.
Emma Kay a entrepris de reconstituer l’histoire du monde à travers, entre autres œuvres, une planisphère dessinée de mémoire dont l’humour réside dans le contraste entre une ambition d’envergure encyclopédique et une réalisation forcément erronée.
De son côté, Guy Prévost explore un nouveau rapport à l’espace comme pour élargir l’horizon. Ses photographies, point de départ de ses panoramiques, sont fragmentées puis reconstruites avec rigueur. Les deux spirales encadrant les rails confèrent à l’ensemble l’idée d’un déplacement infini autour du globe.
Bernadette Genée et Alain Le borgne avec « D’une guerre à l’autre » et « Frise des shakos », en usant de la forte charge symbolique liée à l’Ecole militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, parviennent à impliquer dans leur travail les personnes les plus étrangères à l’art et vont également quérir au plus loin de leurs préoccupations de quoi alimenter une œuvre.
Lamia Joreige et Olga Chernysheva réalisent toutes les deux des vidéos pour évoquer des bribes de vie. La première, voulant constituer une mémoire collective, donne la parole à des habitants de Beyrouth pour qu’ils racontent « leur guerre » à travers un objet fétiche. Formidable exemple de l’art venant à la rescousse d’une Histoire irracontable. La seconde, avec légèreté, suggère qu’on se laisse trop facilement convaincre par des images convenues et des représentations caricaturales: la femme filmée lors d’un défilé politique à Moscou parvient avec une apparente inattention à échapper à cette manifestation obligatoire.
Marie-José Burki pose la question du lieu et de la durée, la question de l’irréparable.
« Horizons of a world », vidéo muette, est une sorte de revue de presse internationale autour des événements du 11 septembre. Des journaux sont feuilletés en gros plan, on découvre progressivement le cours de la bourse, des photographies d’hommes politiques, mais également des publicités ou des résultats sportifs, tout ce qui constitue la vie ordinaire.
Enfin, Alain Le Quernec, de par son œuvre spécifique d’affichiste, est peut-être le plus emblématique des artistes réunis, tant les titres de ses affiches disent la violence de l’actualité, la volonté de mémoire et d’engagement. Il fait éclater images et mots sur les murs. Dans la chaîne des interrogations et perspectives artistiques diverses, il est celui dont on pourrait lacérer les images, les prélever et les recycler, il est aussi de ceux dont l’œuvre est indissociable de la vie même. (D.R.-G.)
Vues de l’exposition